Le Point vient de rejoindre L’Express. Les deux hebdomadaires phare de la
presse écrite française sont à Voici ce que Le Figaro Madame est à LUI. Ce sont des versions SOFT de leur genre.
Monsieur va acheter l’édition du week-end du Figaro, et il peut en prime reluquer de jolies Madames. Le Figaro Madame, c’est le plus discret des magazines
érotiques. C’est dire, il est même parfois le seul disponible dans ces isoloirs de clinique où Monsieur est prié de produire sa semence pour la fécondation in vitro de
Madame.
Monsieur ou Madame vont acheter L’Express ou Le Point,
c’est plus SOFT que Gala. Leur côté pipole, ce n’est qu’une question de degré, de nuance. Ces deux-là ont encore l’image du magazine d’enquêtes de société. L’honneur
social paraît sauf, pas encore malsain. En fait, ces deux publications passent le plus clair du restant de leur vie à titiller le « besoin
pipole » du citoyen, avec une spécialité cependant, une couverture particulière : le politique. Ils brillent dans le commérage autour du pouvoir, et sombrent dans son
béni-oui-ouisme.
Le Point, pour lequel j’avais encore un sentiment professionnel favorable, en
relatif, rejoint le clan des admirateurs du show business du pouvoir. Cette presse admiratrice a abdiqué pour endosser les habits de ce commerce du
pouvoir. Elle fait exactement ce qu’il veut en gros, et les légers débordements d’indiscipline simulent l’indépendance. L’expression informative et critique devient, elle, une grande
muette.
En couverture du numéro 1864 du Point, « La Présidente ». On est au bord de l’overdose du pipole, pire, de
cette gentille collusion entre pouvoir politique et presse d’opinion…
Presse d’oignons, à pleurer sa race de journalistes.
Il y a quelques semaines, je me disais, ouf, la presse a levé le pied sur sa couverture de Sarkosy & Co. Ce n’était qu’une rémission. La monomanie est revenue, l’asphyxie reprend. C’est
le moment choisi par le chef de l’Etat pour faire aimer sa nouvelle épouse.
Le dossier « La Présidente » ouvre par un « reportage » 100% descriptif, où on sent le contentement du « journaliste » qui a pénétré dans
l’hôtel particulier propriété de Carla Bruni. Une pénétration immobilière, certes, mais surtout une mise en scène, une commande voire. A-t-il conscience qu’il n’a fait là que de la
publi-imagerie, du cirage de pompes ?
A propos de pieds, justement, on lit : « (…) Elle est comme ça, l’égérie de Nicolas Sarkozy. Aussi à l’aise dans ses ballerines de première dame que dans ses
Converse de « meuf » sympa (…) ». Ô my God, quelle phrase, quelle trouvaille stylistique ! Elle est, précisément, un signe extérieur du caractère ridicule de l’opération, de
son rendu, de sa texture. Le diablotin se loge dans les détails. Ecrire « Converse » plutôt que « baskets », ça fait porte marque - quelle marque, n’est-ce pas, qui ne rêve
pas de porter ces insipides baskets, impropres au sport, à l’aération des panards, juste des machins pour se filer des ampoules l’été-, ça fait vie de postures. « Avoir » vaut mieux que
« être ». On est dans l’esthétique de la parution, plutôt que dans celle de l’apparition. On rêverait d’esthétique de la disparition. Aller, restons SOFT, d’esthétique de la
discrétion.
Et le reporter mondain pénétré dans l’immobilier de La Présidente conclut : « Une ultime question nous [lui surtout] brûle les lèvres. On se lance
[courage !] : soutiendra-t-elle la France ou l’Italie lors du prochain Euro de football ? Elle fait silence. Se mord les lèvres. Se tord les doigts. « Mon cœur est
embêté », dit-elle joliment. Avec, au fond des yeux, quelque chose des tifosi. »
Il est bien le seul à se brûler les lèvres pour une question aussi tiédasse, et à trouver « jolie » la réponse de Madame. De l’air s’il vous plaît, c’est si beau
qu’on étouffe. Le Point qui essaye de faire du Paris-Match, et qui n’y arrive pas, c’est pathétique.
Le journalisme est-il dans un sarcophage ?
A voir la capacité de reproduction de couvertures de presse sur Sarkosy & Co, on se dit que ces étendards sur papier glacé et écrans électroniques, remplacent les
effigies obligatoires et omniprésentes que les chefs d’Etat dictatoriaux faisaient monter : je suis partout, je vous regarde, je vous contrôle, regardez-moi, admirez-moi, détestez-moi, je
suis parmi vous, je suis l’unique, l’élu au-dessus de vous tous.
Ici, c’est la démocratie. Et la presse démocratique, l’air de rien, est une complice active et obéissante de cette monomanie de l’image, des images, des icônes autour du
pouvoir présidentiel.
La presse dite généraliste a du mal à vivre. Si elle n’était pas, en France, la propriété d’hommes d’affaires, pour qui elle est un caprice, service compris, peut-être
survivrait-elle autrement. Peut-être, aussi, qu’elle ne serait pas viable, et qu’elle disparaîtrait. Personne n’oblige un journaliste à tomber aussi
bas.
Ainsi va, la télé générale est dominée par la caste des animateurs qui,
faute de talent, essayent de gagner le maximum d’argent. Et la presse générale, elle, est animée par des journalistes pipo-pipole, à genoux, dont la plume n’est trempée ni dans l’encre critique,
ni dans celle du style. Le style, c’est l’homme, non ? Le Point, comme beaucoup d’autres avant lui ces derniers temps, se désincarne, se déshumanise, devient une chambre
d’enregistrement et de reflets d’images monolithiques de politique et de société.